Le réseau Espérance banlieues regroupe une dizaine d'établissements accueillant des élèves en échec scolaire. Une initiative 100% privée qui séduit les Français les plus fortunés et les grands groupes.

Challenges du 7 juillet 2016 : Ils ont l’idée folle de réinventer l’école

Le réseau Espérance banlieues regroupe une dizaine d’établissements accueillant des élèves en échec scolaire. Une initiative 100% privée qui séduit les Français les plus fortunés et les grands groupes.

Gérard Mulliez, troisième fortune française, tenait à être présent pour la traditionnelle cérémonie de lever des couleurs. Comme tous les matins, les élèves du Cours Alexandre-Dumas à Montfermeil (Seine-Saint-Denis) hissent le drapeau français et entonnent la Marseillaise. C’est le moment fort de la journée dans cette école hors contrat, non confessionnelle, fondée en 2012 pour les enfants des banlieues en échec scolaire. Les élèves arborent leur uniforme : un sweat à capuche violet pour les filles, vert pour les garçons. Petits effectifs, transmission des valeurs, pédagogie axée sur les fondamentaux du type savoir lire, écrire, calculer font la force de ce réseau d’écoles très privées qui comptera en septembre une dizaine d’établissements financés par les parents – à hauteur de 20%-, mais surtout par les dons de riches mécènes bienveillants.

Aucune subvention de l’Etat

“Qui ne connaît pas Auchan ?” ose le pape de la grande distribution du haut de ses 85 printemps. Quelques mains se lèvent. “Je vois que j’ai encore des parts de marché à prendre”, sourit le spécialiste des têtes de gondole. Convaincue que l’Education nationale est incapable de s’adapter au public spécifique des banlieues difficiles, la famille Mulliez est, depuis septembre dernier, devenue un pilier du mouvement Espérance banlieues en participant directement à la création d’un établissement à Roubaix.

Mais les Mulliez sont loin d’être les seuls à soutenir le réseau. Eric Mestrallet, son fondateur, a réussi à convaincre un parterre impressionnant de donateurs. Le discours est rodé : lutte contre le décrochage scolaire, l’illettrisme, le communautarisme, la radicalisation… Aujourd’hui, une bonne partie du CAC 40 verse son obole à ce nouveau mouvement : Bouygues, Axa, Société générale, Fondation Bettencourt, Saint-Gobain, Vinci… la liste est longue mais indispensable, cas ces écoles ne touchent pas un centime de l’Etat. Pour les convaincre, Eric Mestrallet, qui a cofondé le cabinet de conseil Arthur Straight, père de famille très nombreuse, amène les chefs d’entreprise sur le terrain, à la rencontre des enseignants et des élèves. L’expérience est en général payante. “M’accepterez-vous comme prof de maths d’ici quatre ans quand je serai à la retraite?” a demandé Xavier Huillard, polytechnicien et PDG de Vinci, au directeur de l’école d’Asnières.

Objectif 100 écoles

La première école, créée à Montfermeil, a permis de lancer le mouvement. Quatre ans après, les résultats sont là : l’établissement obtient de très bons résultats au brevet des collèges. Conscient de la nécessité de médiatiser l’expérience, Eric Mestrallet a trouvé en Harry Roselmack, le journaliste de TF1, un premier porte-drapeau très efficace. Ils cosignent un livre dans lequel ils insistent sur la nécessité d’une offre scolaire diversifiée. Le cabinet Bain finance, de son côté, l’étude de déploiement de 200 écoles Espérance banlieues en France. “Si nous arrivons à une centaine, ce serait déjà pas mal” calcule, très pragmatique, Eric Mestrallet, qui multiplie les petits déjeuners de présentation auprès des mécènes. Comme celui du 28 mai organisé par René Ricol, l’un des meilleurs carnets d’adresses du CAC 40. Vincent Bolloré, Henri Lachmann, Philippe Varin avaient notamment fait le déplacement pour écouter durant deux heures Eric Mestrallet leur parler de la nécessité de construire de nouvelles écoles dans nos banlieues. Je vais soutenir cette excellente initiative, réagit Henri Lachmann, ex-président de Schneider Electric. Mais c’est une goutte d’eau pour répondre aux défaillances de notre système éducatif, plus gros échec de la France de l’après-guerre, qui a créé plus de 2 millions de décrocheurs.

En voie de professionnalisation

Ces généreux mécènes jurent qu’ils ne se contentent pas de verser leur obole, garantie d’une pseudo-bonne-conscience. “Nous avons une vision de long terme, nous accompagnons les projets“, précise Olivier Brault, directeur général de la Fondation Bettencourt Schueller. Cette forme de mécénat responsable pousse Espérance banlieues à se professionnaliser. “Nous sommes en train de sortir de la phase artisanale”, confirme Eric Mestrallet qui envisage la création d’un organisme de formation des professeurs. Ce “back-office” a un coût, et la Fondation AlphaOmega créée par Maurice Tchenio, fondateur d’Apax Partners, envisage de le financer à hauteur d’1,5 million d’euros sur cinq ans. “C’est le chaînon manquant pour passer d’un réseau local d’écoles à un maillage national.”

Mais Espérance Banlieues affronte un tir de barrage du ministère de l’Education nationale. Désormais, les écoles hors contrat, dont les contrôles seront renforcés, devront passer par la case “autorisation” avant ouverture. Une mesure qui vise, pour l’essentiel, les établissements religieux. “C’est une façon de nous faire entrer dans le rang, alors que c’est notre différence qui crée notre valeur”, rappelle Eric Mestrallet qui espère faire changer d’avis le gouvernement. Il compte notamment sur un film documentaire de 52 minutes réalisé en septembre pour France 2 par Mélissa Theuriau. Et comme nouvel ambassadeur, il a trouvé Jamel Debbouze. Une carte maîtresse.

Source : Article texte Challenges par Thiébault Dromard du 7 juillet 2016.

 

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