Le Figaro du 10 juin 2016 : La République hors les murs de l’école publique

Face aux échecs de l’Education nationale, des structures réalisent, en dehors de la puissance publique, le projet de l’école républicaine.

Quand tout est tordu, les mots vidés de leur sens et les institutions détournées de leur mission première s’impose le règne inconditionnel de l’hypocrisie et des postures. Tout débat devient impossible puisque en défendant un principe on court le risque de se faire le promoteur de sa perversion et de son dévoiement.

Une ministre de l’Éducation nationale, après une vague d’attentats et des réactions inquiétantes dans certains établissements scolaires, s’avise de la communautarisation croissante d’une part de la jeunesse, élevée dans des préceptes religieux qui tendent à s’imposer même à la loi. Pire, elle constate que s’ouvrent en France des écoles dont ses services sont incapables de mesurer le degré d’éloignement avec les valeurs fondamentales de la République française. Seule certitude, elles constituent des noyaux de séparatisme qui habituent les futurs adultes à ne se sentir nullement appartenir à la communauté nationale.

La ministre décide donc de contrôler plus largement ces structures (non, on n’avait jamais pensé Rue de Grenelle qu’il pouvait être utile de disposer de quelques inspecteurs parlant l’arabe…) et de soumettre leur ouverture à une autorisation préalable. On devrait s’en réjouir. Enfin, l’État met fin à cette instrumentalisation de la liberté pour effacer la communauté nationale au profit de croyances réduites à des enfermements. D’ailleurs, c’est au nom de la liberté que les défenseurs du privé hors contrat (ne touchant aucun subside de l’État et n’étant donc pas tenu de respecter les programmes nationaux) s’insurgent. Liberté d’éduquer ses enfants comme on l’entend, de leur transmettre les valeurs de son choix… En face, l’école républicaine et son projet de former des hommes libres, car ne dépendant justement plus des croyances de leurs parents, des hommes émancipés des traditions et des préjugés par l’acquisition de savoirs universels qui leur permettront d’exercer leur jugement sans dépendre d’autrui et les attacheront à la nation par la connaissance de l’histoire, de la géographie et de la littérature, qui feront d’eux les héritiers de la civilisation qui les a portés.

Sauf que, dans ce débat, tout est biaisé. Les postures de la ministre, d’abord, qui prend une décision tout en s’employant à en nier la portée. Non, dit-elle, il ne s’agit pas de lutter contre le communautarisme de certains courants de l’islam. D’ailleurs, les quelques contrôles ont seulement révélé dans cinq cas un niveau scolaire trop faible. Il s’agit donc, précise-t-elle, de « combattre les fantasmes et les raccourcis trompeurs ». Avis aux racistes, il n’y a aucun problème de radicalisation, c’est le calcul vectoriel et les règles d’accord du participe passé qui posent problème.

Et de fait, le ministère se propose de vérifier la conformité de l’enseignement prodigué avec les programmes de l’Éducation nationale et le sacro-saint « socle commun ». Or, voilà bien où le bât blesse. Un ministère de l’Éducation nationale qui s’emploie avec ferveur à détruire toute rigueur et toute exigence dans les programmes, qui évite soigneusement de donner aux jeunes professeurs accès à des formations pluralistes, un ministère qui évite, surtout, de mesurer les effets des différentes méthodes pour ne pas désavouer les idéologues qui campent Rue de Grenelle, un ministère dont la réforme du collège promeut des exercices délirants et grotesques (ah, le fameux enseignement pratique interdisciplinaire « Fais bouger ta littérature » avec réalisation d’un roman-photo à partir d’une chorégraphie illustrant le thème de l’amour !), ce ministère peut-il prétendre qu’il défend l’école républicaine ? Peut-il faire croire que c’est dans les établissements publics que se construit la communauté nationale autour de la distinction entre savoir et opinion ?

Parmi l’offre du privé hors contrat (qui attire plus souvent pour ses méthodes pédagogiques que pour sa tendance catholique « fondamentaliste », quand le privé sous contrat vante les pédagogies « modernes »), on a vu surgir en 2012 les écoles « Espérance banlieues ». Des établissements a-confessionnels, avec uniforme, salut au drapeau, recentrage sur les matières fondamentales, français, mathématiques et histoire (quand on ne sait pas lire, le tri sélectif, ce n’est pas l’urgence) et projet tourné vers l’intégration à la nation. Bref, ce que devrait faire l’Éducation nationale mais qu’elle ne fait plus depuis qu’elle a choisi de ne pas traumatiser les enfants français ni avec l’effort ni avec les vieilleries comme le passé, la littérature ou la patrie.

Quand c’est en dehors de la puissance publique que se réalise le projet de l’école républicaine, que faut-il faire ? Se battre, bien sûr, pour rétablir l’idéal des Lumières dans l’école de la République. Qui, de ce fait, attirera de nouveau les parents (parce que la plupart choisissent la réussite de leur enfant plutôt que l’enfermement doctrinaire). Et contrôler sévèrement les autres. Mais en attendant, pourrait-on se garder d’une fois de plus détruire ce qui marche, au nom de principes que l’on a trahis ?

Source : Article texte Le Figaro par Natacha Polony du 10 juin 2016.

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