L’Opinion quotidien, 26 juin 2015 : Le système unique d’éducation imposé d’en haut n’est plus adapté à la réalité

Eric Mestrallet : le système unique d’éducation imposé d’en haut n’est plus adapté à la réalité

Eric Mestrallet : « Je ne dis pas qu’il faut privatiser l’éducation, mais juste que chaque directeur et chaque professeur aient les moyens de donner le meilleur d’eux-mêmes »

Eric Mestrallet regrette que les débats sur l’école soient en France toujours idéologiques, très éloignés des réalités de terrain auxquelles il s’attaque en ouvrant des écoles privées hors contrat en banlieue. Il démontre ainsi que ces établissements ne sont pas toujours réservés aux riches et facilitent l’intégration d’enfants qui ont surtout besoin d’être sécurisés et encadrés. Un plaidoyer pour la liberté.

Pourquoi vous êtes-vous lancé dans cette aventure de l’éducation en banlieue ?

En tant que chef d’entreprise, il m’arrive de recruter des gens. J’ai donc reçu un certain nombre de candidats issus des banlieues. Je me suis aperçu qu’il leur manquait souvent un « savoir être », c’est-à-dire qu’ils n’avaient pas les comportements et attitudes attendus dans ce type d’entretiens. Ce qui constitue un vrai handicap et a fini par me sembler anormal, parce que systématique. Je pense, et là c’est le citoyen qui parle, que l’on ne peut pas rester indifférent au mal-être qui existe dans certaines banlieues, qui ont un mode de fonctionnement très différent du reste de la société. Je me suis alors dit que si l’on pouvait agir sur l’une des causes de ces problèmes, faire en sorte que tous les gamins puissent acquérir les codes du monde adulte, ceux de la société dans laquelle nous vivons, ce serait déjà pas mal. Depuis les émeutes de 2005, les difficultés s’accumulent, les fossés se creusent. Que vais-je dire à mes enfants : ai-je été capable de créer des ponts ou pas ? Ou encore restez comme vous êtes, et ne vous préoccupez pas du reste du monde ? Cela ne me paraissait pas possible.

Cet engagement citoyen sur une mission d’intérêt général est quasiment politique…

J’ai commencé ma carrière comme attaché parlementaire, mais j’ai été assez vite déçu par la distance entre le monde politique et la réalité de terrain. Mais je reste passionné par la chose publique, je ne suis pas indifférent à ce qui se passe et j’essaye d’apporter ma petite pierre à l’édifice. J’ai retrouvé Alexandre Jardin sur ce terrain des solutions pragmatiques, nous discutons beaucoup. La société civile se lève face aux dysfonctionnements dont on peut toujours analyser les causes, mais avec le risque de tomber très vite dans les débats idéologiques, très éloignés des réalités de terrain. Cela m’a frappé pour la réforme du collège ; les gens se battaient sur des principes, mais où sont les enfants, qui en parlait vraiment ? Personne. Certaines dispositions de la réforme vont dans le bon sens, notamment les 20 % d’autonomie laissés aux collèges. Encore faut-il que cette mesure soit vraiment bien mise en œuvre. En fait, je ne suis pas d’un côté ou de l’autre, je ne veux pas tomber dans le clivage pour ou contre la réforme. Tout cela me paraît très éloigné de la réalité que nous vivons dans nos écoles de banlieue.

Quelles règles de discipline appliquez-vous dans vos écoles ?

Je préfère parler de rites que de discipline… Nous avons par exemple le « lever des couleurs » une fois par semaine. A l’origine, à l’école de Montfermeil, le directeur a voulu créer de l’adhésion, montrer qu’il était possible de construire quelque chose en commun. Il a dit aux élèves : « Venez avec ce que vous êtes ! » Lui, Breton, a apporté le drapeau de sa région, les enfants sont venus avec leurs drapeaux d’origine : turc, marocain, algérien… Finalement, il en manquait toujours un. Ce sont les parents qui ont fini par dire que ce serait mieux de s’en tenir aux drapeaux français et européen, et d’offrir une certaine solennité à ce symbole. La cérémonie de lever des couleurs était née ! Cette cérémonie autour des drapeaux français et européen permet de souder les enfants autour de notre dénominateur commun. C’est un rite fort de l’école. Le drapeau est levé chaque lundi matin et baissé chaque vendredi soir par l’élève le plus méritant de la semaine écoulée. Avant que les élèves ne fassent silence pendant la montée des couleurs proprement dite, le directeur rappelle : « Nous gardons le silence par respect pour les gens qui sont morts pour ce drapeau et pour notre pays qui nous donne la chance d’étudier ». Nous donnons aussi un cadre aux enfants pour qu’ils puissent se repérer. Par exemple, ils savent que le lundi, ils auront un examen de français, le mardi ce sera mathématiques, le jeudi, l’histoire. Ces choses peuvent paraître simplistes, mais nous cherchons à éviter tous les aléas qui pourraient placer ces enfants dans un climat de profonde insécurité.

Vous aménagez les programmes : plus d’histoire et de français, moins de physique. Cela pose-t-il des problèmes pour le brevet ?

Non, pas du tout. L’année dernière, nous avons eu un taux de réussite supérieur à la moyenne du département de Seine-Saint-Denis, alors qu’étant dans le hors contrat, nos élèves passent le brevet dans des conditions bien plus difficiles : ils ne peuvent pas bénéficier des points du contrôle continu et passent donc tout en examen terminal. Mais l’objectif va au-delà du brevet ! C’est que 100 % des enfants sortent en sachant ce qu’ils veulent faire, qu’ils soient aptes à se projeter dans le monde adulte. L’année dernière, un élève n’a eu que 9,70 et n’a donc pas réussi à cet examen. Il faut dire qu’il venait de très loin… Cependant, il avait trouvé ce qu’il voulait faire : maintenance de machines dans la marine marchande ! Les professeurs l’ont accompagné pour cela et il a fait un bac professionnel. Nous nous donnons une obligation : que les enfants aient tous les codes pour pouvoir entrer dans le monde adulte. De plain-pied et non à reculons, pleins de frustration. Par exemple, lors des attentats de janvier, nous n’avons pas eu de difficultés pour que les élèves respectent la minute de silence. Nos écoles n’ont pas de gros effectifs, les professeurs discutent beaucoup avec les enfants, en essayant toujours de les faire réfléchir, de faire appel à leur raison.

L’Education nationale a-t-elle les moyens de fonctionner comme cela ?

Non, bien sûr. En France, nous continuons à imposer d’en haut un système unique, cela ne peut pas marcher ! Il faut introduire de la modularité, une offre scolaire diversifiée. Je ne dis pas qu’il faut privatiser l’éducation, mais il faut juste que chaque directeur et chaque professeur aient les moyens de donner le meilleur d’eux-mêmes. Ceci implique notamment que les directeurs d’établissement puissent recruter leurs enseignants. Comme en Angleterre avec les free schools, je souhaiterais que nos écoles puissent aussi bénéficier de financements publics. Je ne suis pas du tout hostile à des modes de régulation et à un pilotage publics, à condition qu’ils ne nuisent pas aux conditions de notre succès. Qu’on ait des comptes à rendre, oui, mais laissons les gens libres et reconnaissons leur talent sur le terrain. Je fais confiance aux professeurs pour cela.

Comment le ministère de l’Education voit-il votre démarche ?

Nous avons vu récemment les ministères de la Ville et de l’Education nationale. Forcément, ce dernier ne vit pas très bien notre initiative ! Ils prennent cela comme une remise en cause du système qu’ils prônent. Or ce n’est pas du tout le cas sur le terrain : à Montfermeil, à Marseille demain, à Asnières et à Roubaix, nous sommes complémentaires des collèges publics. Tant que l’Education nationale détiendra son monopole et s’évaluera elle-même, qu’elle sera juge et partie, cela ne bougera pas ! En Angleterre, il existe un office indépendant qui évalue les résultats de l’éducation, ce n’est pas le ministère. Mais laissons le temps au temps, je ne suis pas pressé… J’espère ouvrir une quinzaine d’écoles d’ici à 2016. Nous sommes financés pour l’instant par des fondations privées, Bettencourt, Raoul Follereau, BNP Paribas pour les plus importantes, mais aussi par des plus petites. Nous avons été reçus récemment par l’Institut de l’Entreprise, les choses commencent vraiment à bouger.

A quels besoins répondez-vous vraiment ?

Certains parents nous ont dit : « Si vous n’aviez pas été là, on aurait envoyé nos enfants à la mosquée. » Ils ne se reconnaissent pas dans le côté laïciste de l’Education nationale. Sur le terrain, les élus de droite et de gauche nous disent la même chose : dépêchez-vous d’ouvrir une école, sinon ces enfants risquent de se radicaliser. Finalement, nous facilitons l’intégration ! Le monde a beaucoup changé, il faut abandonner les chemins qui nous ont menés à l’échec actuel. Si Jules Ferry revenait, il trouverait sans doute d’abord que l’école n’a pas beaucoup changé. Mais il verrait ensuite la réalité du terrain, et ce n’est pas une mais dix attaques cardiaques qu’il ferait. Il se dirait sans doute que les principes qu’il avait mis en place ont été viciés et que l’on fait l’inverse de ce qu’il avait voulu faire. Apprenons à raisonner autrement.

Source : Article Texte L’Opinion quotidien du 26 juin 2015, par Irène Inchauspé

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