La Nouvelle République, 2 mai 2015: Harry Roselmack : ” Les journalistes ne doivent pas céder à la facilité “

Le Tourangeau d’origine et journaliste chouchou des Français s’est imposé à la télévision en dix ans par son exigence du travail bien fait. Il nous parle de son métier et de la nécessité d’informer.

Pull taille « slim » et pantalon de toile bleus, large sourire, Harry Roselmack déploie son corps d’athlète dans les couloirs de TF1 qui mènent au salon réservé aux invités du JT, juste au-dessus du plateau. Le présentateur du magazine d’informations Sept à huit interrompt une réunion de débriefing du numéro de la veille pour nous recevoir. Il s’excuse des quelques minutes de retard sur l’horaire donné. L’anti star du PAF est comme on l’attend, simple, proche, attentif à ses interlocuteurs.

Racontez-nous vos premières armes dans le journalisme…

« J’avais travaillé bénévolement à Radio Béton à Tours étant lycéen, et après l’IUT de journalisme de Tours et un Deug d’histoire, je suis entré à Media Tropical à Paris, une radio qui s’adressait à la communauté d’Outre-Mer. J’y suis resté six ans, puis j’ai commencé les CDD pour Radio France. »

Et vous arrivez à la télé. Vous en rêviez ?

« Non, je ne pensais pas du tout à faire de la télé. Mais le patron des rédactions de Canal + de l’époque m’a proposé de rejoindre le groupe, d’abord pour i-Télé, au journal de 18 heures. Je passais de sept minutes d’info sur France Info à une demi-heure, ça m’a plu de tenter ce challenge. »

“La presse n’est pas dans un camp ou dans l’autre”

 C’est là que vous rencontrez PPDA…

« Oui, je l’ai croisé avec Robert Namias lors d’un dîner du club Averroes qui milite pour la diversité dans les médias. Patrick m’a dit qu’il aimait bien ce que je faisais. Un an et demi plus tard, il m’a fait rencontrer le patron de TF1 Patrick Le Lay, qui m’a invité dans sa maison… pour me proposer de faire les remplacements de PPDA au journal ! J’ai appelé mon épouse mais, ma décision était prise. »

Comment avez-vous vécu cela, à l’époque ?

« Mon arrivée suscitait un remue-ménage que je me suis bien gardé d’alimenter. J’étais le premier Noir à présenter le journal télévisé… J’ai bien géré cela grâce à la prise en charge de Robert Namias et de Catherine Nayl, la directrice de l’info, qui m’ont pris sous leur aile. »

Après le JT, vous semblez vous êtes vraiment épanoui avec « Sept à Huit » le dimanche…

« Le rythme hebdomadaire me convient bien. Cette proposition, je l’ai acceptée avec une immense joie et une grosse motivation. Le rythme avec le JT est différent, pas la charge de travail. Pour le JT, chaque matin, vous arrivez à 8 heures et vous remettez tout sur la table pour qu’à 19 h 55, tout soit calé. Quand vous le présentez pendant quatre jours, vous en sortez rincé ! »

Avez-vous l’œil sur les résultats de Médiamétrie au lendemain d’une émission ?

« L’audience c’est important, mais je vous avoue que, parfois, j’oublie de regarder les scores qu’on a faits, le lundi matin… Nous savons très bien que quand nous partons sur des sujets très exigeants, par exemple le conflit en Syrie, on ne fait pas les meilleures audiences mais on doit traiter ces actualités lourdes. Autour, on place des sujets plus fédérateurs pour récupérer l’audience. Mais je suis content de ne pas céder à la facilité. »

Vous êtes le parrain de l’école pilote Alexandre-Dumas à Montfermeil. Vous accordez beaucoup d’attention aux jeunes des banlieues…

« Oui, pour Sept à huit, nous avons traité le thème des banlieues en écoutant les gens. Notre vocation, c’est de montrer quand ça ne va pas mais aussi de mettre en avant ce qui fonctionne. Ces quartiers ne sont pas faits que de violences et de délinquance ; la banlieue c’est aussi de formidables parcours de réussite, des initiatives positives, de grands sportifs qui en sont issus… »

Les journalistes parlaient mal de la banlieue avant ?

« Ce dont je suis sûr, c’est qu’on parle davantage de la banlieue sous ses aspects positifs aujourd’hui qu’il y a sept ou huit ans… »

Parlez-nous de votre engagement auprès de cette école de Montfermeil…

« Une élève de l’école avait posté sur Internet un message dans lequel elle disait qu’elle rêvait de me rencontrer. J’ai découvert ce projet éducatif et j’ai accepté tout de suite d’en être le parrain. Il y a une volonté de ne pas abdiquer dans ces quartiers, de s’en sortir par l’école, par l’apprentissage. L’éducation est la forme la plus basique de l’information, c’est le code-source. Là, dans cette école, nous avons un système qui s’adresse spécifiquement à ces jeunes-là, qui prend en compte leur spécificité. »

Qu’avez-vous appris des événements de janvier tels qu’ils ont été traités par la presse et notamment par les chaînes d’info en continu ?

« Ça nous a appris des choses sur notre métier. Sur Sept à huit, on s’est rendu compte que le format d’un news magazine permet de donner de la perspective à l’information. A contrario, nous avons vu les limites du traitement en direct sur les chaînes d’info. Malgré tout, ils ont fait un boulot de qualité, ils ont limité la casse dans le flot d’info continue en direct qu’ils avaient à gérer, et qui évoluaient d’heure en heure, de minute en minute… S’il faut tirer des enseignements de cela, c’est qu’on saura sans doute faire mieux à l’avenir. »

Que pensez-vous des critiques à l’égard de la presse après le suicide de Jean Germain à Tours ?

« Nous avions consacré un sujet aux mariages chinois dans Sept à huit, il y a un an. Un drame individuel, aussi fort soit-il ne peut pas remettre en cause un système. Nous, journalistes, devons travailler en conscience et respecter la présomption d’innocence. Si cette présomption a été respectée, avec rigueur, les journalistes ne sont ni fautifs ni responsables. On ne peut pas attaquer la presse s’il n’y a pas eu de faute commise, s’il n’y a pas eu diffamation. Le secret de l’instruction est un secret de polichinelle, mais c’est un secret qui évite qu’on en dise trop. Cela vaut mieux que d’enterrer les affaires ou de les passer sous silence, non ? »

Certains, parmi les proches de Jean Germain pensent que l’affaire a été surmédiatisée…

« L’information est un droit pour tous et quand une personnalité publique, qui a été élue, est suspectée, je ne trouve pas ça inadmissible que ça se sache. La presse n’est pas dans un camp ou dans l’autre, elle fait son devoir d’information. A propos de Jean Germain, la presse a parlé des suspicions qui pesaient sur lui, et elle lui a aussi rendu hommage après sa mort, pour son travail d’élu. Les deux choses ne sont pas décoréllées. »

Vous avez vécu vingt ans à Tours. Y revenez-vous souvent ?

« Je n’ai plus de famille en Touraine, mais c’est une ville à laquelle je reste très attaché. J’y retourne chaque année dans le cadre de l’association Médias et diversité. Mais je n’ai plus le temps d’aller danser en boîte avec mes amis, au Tropicana, à l’Excalibur ou au Pym’s. Quand j’étais étudiant, nous étions un groupe d’amis judokas. Il y avait des Blancs, des Arabes, et deux Noirs, mon frère et moi. On ne pouvait pas toujours entrer en boite, vous savez… »

Vous avez souffert du racisme ?

« Non. A vrai dire, les seuls moments où je me voyais comme un Noir, c’est quand je me regardais dans une glace. D’ailleurs, dans les années 80-90, on ne se vivait pas comme membres d’une communauté. Aujourd’hui, il y a une vraie tendance au communautarisme. C’est négatif quand ça devient un moyen pour repousser l’identité nationale. Le jour où on arrivera a une République qui tiendra ses promesses d’égalité, on aura moins de mal à faire respecter l’esprit républicain. Mais ça va demander encore des efforts… »

Bio express
Un Tourangeau dans le petit écran

Harry Roselmack est né le 20 mars 1973 à Tours, d’un père policier et d’une mère employée de la Poste. Il débute sur Radio Béton alors qu’il est en première au lycée Choiseul.
> 1993. DUT de journalisme à l’IUT de Tours, et pigiste sportif à « La Nouvelle République».
> 1994-2000. Journaliste à la radio Media Tropical.
> 2006-2011. Présentateur remplaçant du JT de TF1. La chaîne le présente comme le « premier présentateur noir du journal » et communique ainsi sur la discrimination positive après les émeutes.
> Depuis 2006. Présentation du magazine « Sept à Huit » sur TF1.
> Avril 2015. Publication d’« Espérance Banlieues », un livre d’entretiens avec Éric Mestrallet, président de la Fondation Espérance Banlieues et créateur de l’école Alexandre-Dumas à Montfermeil, dont Harry Roselmack est le parrain.
> Il est marié et père de trois enfants âgés de 5, 7 et 8 ans. Il est aussi ceinture noire de judo.

Source : Article texte La Nouvelle République du 2 mai 2015 par Pascal Landré

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